Vendredi 17 Août, 2018

Hommage au Colonel Arnaud Beltrame

L'hommage du Padre Richard Kalka au Colonel Arnaud Beltrame

Colonel Beltrame, Cher Arnaud,

Je te tutoie parce que j’ai toujours tutoyé mes amis. Je te tutoie parce que nous nous sommes croisés un jour sur une zone de sauts. Ensemble, nous avons pu, quelques dizaines de secondes écouter les oiseaux chanter et flirter avec les anges. Souviens-toi, cher Arnaud, ce jour-là, nous étions aux anges, une expérience que l’on ne partage qu’entre parachutistes.

Dans les cimetières militaires aux milliers de croix impeccablement alignées, les tombes de soldats inconnus anglais portent cette épitaphe : Known unto God (connu de dieu seul). En France nous avons aussi nombres de soldats connus de Dieu seul. Le ravivage quotidien de la flamme devant l’Arc de Triomphe rend un hommage de toute la Nation à ces inconnus morts pour la France, qui, blottis dans la main de Dieu, reposent dans la paix éternelle.

 

Depuis le 23 mars, tu n’es plus un officier inconnu du grand public. Tu fais partie des soldats connus, ceux qui ont fait don de leur vie, librement, et dont le nom reste gravé en toutes lettres sur les monuments aux morts et les plaques commémoratives. Ton nom sera probablement inscrit quelque part, mais il sera incrusté surtout dans mon âme. Je le revendique haut et fort malgré une avalanche, ces derniers jours, de revendications et de réappropriations de diverses "chapelles" comme si tu mangeais à tous les râteliers.

Non, tu étais d’une autre race. Le nom de moine-soldat ne te convenait pas, mais il y avait quelque chose de cela. J’ose ici une comparaison ou plutôt une affiliation : Maximilien Kolbe. Prêtre polonais, frère franciscain, qui fit don de sa vie pour Franciszek Gajowniczek, un père de famille quelconque (1). Cet acte héroïque a été accompli à Auschwitz, dans l’enfer d’une totale déshumanisation, dans un univers où ne régnaient que les sentiments de survie à tout prix et de chacun pour soi, dans un monde où Dieu faisait figure d’un absent.

A Trèbes, tu as pris la place de Julie, une employée du magasin pris d’assaut par un monstre, un musulman, dans ce pays de plus en plus déchristianisé, dans un monde où l’égoïsme est roi, où la lobotomisation des citoyens constitue le principal but, non avoué, de la pensée unique. Dans ce magasin en rase campagne, l’islamisation s’installe dorénavant dans les petits villages que l’on croyait à l’abris de cette peste, tu as regardé la bête dans les yeux. Tu as vu la haine. Probablement, as-tu subi des outrages. Les outrages et la haine ne t’ont pas abattu. Tu es resté debout, comme une sentinelle, avec trois balles dans ton corps, responsable de la France tout entière (2). Le 23 mars dernier, tu as sauvé ce pays de son déclin, de sa lâcheté, de son manque de courage.

Depuis 33 ans, je côtoie de près le monde militaire. J’ai accompagné nombreux soldats sur plusieurs théâtres d’opérations et j’ai toujours été en admiration devant la foi et la force spirituelle des jeunes guerriers, enfants de notre pays. Beaucoup d’entre eux, j’en suis sûr, sont prêts, aujourd’hui, à donner leur vie pour leur camarade, leur frère d’armes, leur ami. Toi, mon cher Colonel, tu as offert ta vie à Julie, une parfaite inconnue, c’est-à-dire à la France. Je te pleure, comme Jésus a pleuré son ami Lazare. Je suis en colère, comme Jésus l’a été devant le mercantilisme du temple.

Jeune parachutiste, tu chantais avec nous la prière du para. L’unique, la sublime, la plus belle de toutes les prières : « je veux, mon Dieu, l’insécurité et l’inquiétude, je veux la tourmente et la bagarre ; le courage, la force et la foi ». Tu as été exaucé « à la lettre ». Aujourd’hui, tu évolues immortel dans le grand bleu du Ciel, sans parachute. Tu parles aux anges et aux archanges. Tu causes avec l’Archange Michel, notre saint patron. Tu es comme un grain de blé, entre les mains de Dieu, vivant, impérissable, immortel. Heureux, comme tous ceux qui sont morts dans les grandes batailles, pour la terre charnelle, couchés dessus le sol, à la face de Dieu (3).

(1) J’ai vécu un moment de grande émotion en rencontrant cet homme toujours vivant en 1970.
(2) Chaque sentinelle est responsable de tout l’empire (Antoine de Saint-Exupéry, Un sens à la vie, Gallimard
(3) Charles Péguy, Eve (1913).